Challenge AZ, Portraits d'ancêtres

A comme… ARDÜSER – Le pâtissier venu des Grisons

Je crois bien que c’est par là que j’ai commencé mes recherches sur ma (très belge) généalogie : par ce mystérieux ancêtre suisse dont je ne savais rien, si ce n’est qu’il avait transmis son nom et sa nationalité à mon arrière-grand-mère Louise.

Un nom peu courant en Belgique, à vrai dire, et une nationalité qui ne serait pas sans conséquences pour les descendants.

Une première surprise a été de découvrir que, contrairement à ce que je croyais, ce n’était pas Henri, le père de Louise, qui avait émigré, mais son grand-père : Jean ARDÜSER.

Ou plutôt Johann, tel qu’il figure dans son acte de baptême original, rédigé en allemand et en caractères gothiques…

C’est à Fideris, un petit village du canton des Grisons, qu’est baptisé notre Johann le 28 février 1841, au lendemain de sa naissance. Le baptême a lieu à l’église réformée de Fideris : Johann venait donc d’une famille protestante.

Église de Fideris
Photo par Adrian Michael – Own work, CC BY-SA 3.0

Ses parents, Christian ARDÜSER et Cäcilia KLÄS – ou « Zillia », comme elle le signe elle-même – sont cultivateurs.

La famille de Christian est originaire de Langwies, dont elle possède le « droit de cité » (droit qui sera transmis aux descendants vraisemblablement jusqu’à la troisième génération) ; la famille Kläs (ég. Klaas, Clas) est originaire de Küblis, toujours dans les Grisons.

Langwies en 1900

Au tout début de mes recherches, j’avais été très intriguée par un certain Joseph ARDÜSER ayant émigré dans l’Iowa, aux États-Unis. Celui-ci était le fils d’un Christian et d’une Cecelia CLAUS, fermiers dans les Grisons : la similitude était frappante. Les registres d’état civil suisses n’étant pas disponibles en ligne, il m’était impossible de vérifier s’il s’agissait bien de « mon » Christian et de « ma » Zillia. Mais lorsque j’ai publié ce premier article de mon Challenge AZ, j’ai eu la très bonne surprise d’obtenir de l’aide et des documents précieux, et j’ai donc pu vérifier que ce Joseph/Josias ARDÜSER était bien le frère de « mon » Jean/Johann .

Josias a embarqué pour l’Amérique à bord du Saxonia le 6 mai 1868, en compagnie de son épouse Christina JANETT et de leur bébé Christian.

À cette date, Johann se trouvait déjà dans l’agglomération bruxelloise : à partir du mois d’octobre 1866, il réside à Saint-Josse-ten-Noode, où il exerce le métier de pâtissier-confiseur.

En 1867, à Bruxelles, Johann devenu Jean épouse Marie Thérèse DEDONCKER, une tailleuse native de Wavre. Le couple s’installe rue Goffart, à Ixelles (une rue que je connais bien pour avoir habité à deux pas !). Marie Thérèse avait peut-être une santé fragile ; quoi qu’il en soit, elle décède sept ans plus tard, en juillet 1874, sans qu’aucun enfant ne soit né de cette union.

Mais notre pâtissier grison ne va pas tarder à rebondir ! L’année 1875 sera riche en événements et marquera un nouveau départ :

– Le 6 avril, Jean se remarie avec Marie Virginie LAUWERS. Elle est la fille d’Antoine, un marchand de liqueurs natif de Vosselaar, dans la province d’Anvers, et de Marie Joseph KETELEER, originaire de Saint-Martin-Bodeghem. Marie Virginie a pour beau-frère Hans BUOL, qui est également pâtissier et Grison. Curieusement, celui-ci réside à la même adresse que Jean avant son premier mariage, à Saint-Josse.

– Le 9 juin, Jean signe la création de la société en commandite « Arduser et Cie » : il exploitera désormais sa propre pâtisserie à Bruxelles, rue des Éperonniers.

– Le 22 septembre, à 34 ans, Jean devient enfin père avec la naissance d’Antoine Charles.

Deux autres garçons suivront dans la foulée, un peu comme s’il avait fallu rattraper le temps perdu : Hubert naît l’année suivante, en novembre 1876, et Henri ne se fait pas attendre – il arrive en octobre 1877.

Trois fistons, trois pâtissiers – suisses, de surcroît, car la nationalité se transmet aussi bien aux enfants qu’à l’épouse. Ils sont « domiciliés de droit à Fideris (Grisons, Suisse), mais résidant » en Belgique.

(N’hésitez pas à zoomer sur l’agglomération bruxelloise pour le détail des lieux où a vécu Jean/Johann)

Antoine Charles passera toute sa vie à Bruxelles, où il fera fortune, paraît-il, en tant que chocolatier. Il n’aura pas d’enfant malgré ses deux mariages : le premier avec Uranie CARTON, le 27 août 1902 ; le deuxième sans doute dans les années 1920, avec Marguerite BUOL – la nièce de son oncle Hans BUOL (c’est-à-dire la cousine de ses cousins !).

Signatures des trois frères ARDÜSER (Antoine, Hubert et Henri) sur l’acte de mariage d’Antoine avec Uranie CARTON

Hubert est chocolatier à Liège en 1906. Je perds sa trace à ce moment-là.

La même année, Henri, mon arrière-arrière-grand-père, épouse Palmyre GROTARD, mon arrière-arrière-grand-mère, à Glabais, près de Nivelles. Ils auront trois enfants, parmi lesquels Louise. Leurs deux fils seront obligés de quitter la Belgique pendant l’occupation allemande en 1940-1945, pour séjourner dans une Suisse où ils n’avaient peut-être jamais mis les pieds. L’un des deux frères y restera après la guerre ; l’autre décédera à Bruxelles en 1945.

J’ai cru pendant longtemps que le couple ARDÜSER-LAUWERS n’avait eu que trois enfants. Comme je me souvenais vaguement qu’on m’avait parlé de trois frères et que j’en avais bien trouvé trois, je n’ai d’abord pas cherché plus loin… Jusqu’à ce que je tombe, en consultant les fiches alphabétiques des dommages de guerre, sur un autre Jean ARDÜSER né en 1884 et résidant… à Nivelles ! C’était une drôle de coïncidence, quand même !

En creusant un peu (pour vous la faire courte !), j’ai fini par trouver que cet autre ARDÜSER était bien un quatrième frère : Jean Alexandre, né à Bruxelles, impasse de l’Hôpital, en mars 1884.

Est-ce que Jean/Johann exploitait toujours sa pâtisserie de la rue des Éperonniers à cette date ? C’est difficile à dire [Petite mise à jour du 30.01.2020 : cet établissement a malheureusement fait faillite en 1879]. En tout cas, il n’y résidait plus. Et il déménagera encore par la suite, pour s’installer à Saint-Josse : chaussée de Louvain d’abord, où Marie Virginie décèdera en 1894, à l’âge de 39 ans ; puis rue de la Prairie, où Jean s’éteindra dix ans plus tard, en 1904, à l’âge de 63 ans.

Bruxelles, rue de la Violette et rue des Éperonniers, à deux pas de la Grand Place
(Geneanet, hawkofshadow, photo publiée sous licence CC-BY-NC-SA 2.0 Creative Commons)

Notre confiseur suisse aura passé au moins 38 années de sa vie « en exil », et l’exilée que je suis ne peut s’empêcher de se demander comment il a vécu ce déracinement.

J’ai remarqué que dans les tous premiers actes, alors qu’il est en Belgique depuis peu, il signe de son prénom de baptême : Johann. À la même période, son beau-frère Hans BUOL, qui est aussi natif des Grisons, se met à signer « Jean », alors que son prénom d’origine n’est même pas modifié par les agents communaux. Mais notre Johann, lui, ne signera jamais « Jean » : il se contentera par la suite de sa seule initiale : « J. Ardüser ». Pour moi, ça veut dire beaucoup.

Signatures sur l’acte de mariage de Jean/Johann ARDÜSER et Marie Virginie LAUWERS.

Je me suis donc demandée ce qui avait pu le pousser à quitter sa famille et son pays pour se bâtir une vie ailleurs…

C’est à ce moment-là que je me suis rendue compte que « mon » ARDÜSER était loin d’être le seul pâtissier des Grisons à avoir émigré. En réalité, ces vallées alpines ont exporté leurs pâtissiers-confiseurs à travers toute l’Europe (et au-delà !) pendant très longtemps. C’est au point que, dans certaines régions de France, paraît-il, le mot « suisse » est devenu synonyme de « pâtissier » !

Ce mot est à comprendre au sens large, car ils étaient aussi « raffineurs de sucre, confiseurs, cafetiers, chocolatiers, glaciers, brasseurs, négociants en vins et en liqueurs, distillateurs, fabricants d’eau de vie, de limonades, d’eaux gazeuses, sirops d’orgeat et massepains » (Exposition permanente Tout un monde – ou presque – de pâtissiers).

Souvent à l’origine de cafés et d’établissements célèbres dans toutes les grandes villes du vieux continent, ils furent nombreux à rentrer au pays une fois fortune faite.

Ce n’est pas le cas de mon Jean/Johann, qui n’a visiblement pas fait fortune (ça se saurait !), et qui a arpenté toute sa vie les pavés bruxellois.

J’ose espérer que, comme moi autrefois, il s’y sentait chez lui. Même si j’imagine que les sublimes paysages de sa terre natale devaient lui manquer, parfois…

Vallée de Langwies par Adrian Michael – Own Work – CC BY-SA

Cet article a été mis à jour après sa première publication grâce aux informations qui m’ont été aimablement communiquées par Pierre-Louis Laude.

9 réflexions au sujet de “A comme… ARDÜSER – Le pâtissier venu des Grisons”

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